vendredi 23 décembre 2016

Infusion de menthe au thé ou timbres de Gibraltar au Maroc

Collision entre l'historien global Christian Grataloup dans le bimestriel français Carto n°38 de novembre-décembre et le deuxième article de Richard Garcia sur les timbres classique de Gibraltar dans le mensuel britannique Gibbons Stamp Monthly daté novembre 2016.
Veüe du d'Estroit de Gibraltar, et des Environs, avec les tranchées du Siège mis en 1704 (conservé par la Bibliothèque nationale de France et disponible sur Gallica).
Le premier, un géographe, appartient à ce groupe d'historiens et de géographes qui relit l'histoire du monde en revoyant les points de vue disponibles, notamment en relativisant l'européen et l'occidental pour rappeler qu'il existe d'autres peuples et cultures, même si l'impérialisme colonial a rendu leur étude difficile et discrète en librairie.

Grataloup s'est ainsi interrogé sur l'invention du découpage continental hautement culturel et plein de préjugés ; on peut renvoyer à Serge Gruzinski qui a conté les grandes explorations espagnoles des quinzième et seizième siècles à partir des points de vue des peuples rencontrés, Mexicains et Chinois dans L'Aigle et le Dragon, mais aussi l'adaptation des colonisés dans les premières décennies de cet empire espagnol global dans Les Quatre Parties du monde.

D'excellents cadeaux de Noël pour l'instruction et la réflexion sur le monde.

Dans « la chronique du géohistorien » qui commente un document cartographique historique (Carto propose régulièrement des analyses de batailles pour les amateurs), Grataloup explique comment le thé à la menthe est devenu la boisson immémoriale des Marocains... depuis un siècle et demi.

Ou plutôt comment l'infusion de menthe sucrée à la canne s'est retrouvée parfumée au thé anglais au milieu du dix-neuvième siècle, autre moment de la globalisation : nous sommes en 1853, que faire des cargaisons de thé au moment où l'abondante clientèle russe est rendue inaccessible par la guerre de Crimée ?

Gibraltar, les dirigeants britanniques début dix-huitième siècle, pouvaient-ils imaginer toutes les conséquences politiques, économiques et culturelles de la prise définitive de cette presqu'île ?
La presqu'île de tous les possibles ? Grossissement du dessin aquarellé précédent, permis par l'outil Gallica de la Bibliothèque nationale de France (utilisation non commerciale).
Ainsi, la guerre de Crimée accéléra brutalement la consommation de thé dans la menthe au Maroc, généralisation d'une habitude prise à la cour royale grâce aux cadeaux européens depuis un siècle.

Et ce n'est pas la seule chose que la localisation de la colonie britannique permit d'envoyer au Maroc.

Dans Gibbons Stamp Monthly, Richard Garcia raconte comment les bureaux de poste britanniques dans le royaume chérifien employèrent les timbres de Gibraltar de l'ouverture de huit nouveaux bureaux en 1886 - au moment où la poste coloniale devint autonome - jusqu'à l'introduction des timbres surchargés du Royaume-Uni à partir de 1907.

Cependant, la surcharge des timbres de Gibraltar ne commence qu'en 1898, quatre années après la première demande de la maîtresse des postes, Margaret Creswell, qui voulait établir les comptes du service postal avec le Maroc.
Moins goûtu que le thé dans de la menthe, un timbre de Gibraltar réservé aux agences postales au Maroc (scan de Stan Shebs, mis à disposition sur Commons, la base documentaire de Wikimedia).
Elle obtint gain de cause quand l'inflation en Espagne obligea d'imposer la livre sterling à Gibraltar le premier octobre 1898. Les timbres pour le Maroc restèrent libellés en divisions monétaires espagnoles, plus aisément disponibles que le sterling. mais surchargés pour ne servir que de l'autre côté du détroit et éviter la délocalisation des envois par les Gibraltariens.

Garcia continue avec le scandale du filigrane sous Edward VII en 1905 : l'imprimeur prépara des feuilles de timbres pour le Maroc avec du papier de filigranes différents. Quand cela fut découvert, les marchands de timbres britanniques ordonnèrent d'être fournis par le bureau de Gibraltar, ce qu'interdit le ministère des Colonies : le maître des postes devait mélanger les feuilles reçues et répondre aux commandes sans se soucier de ce détail.

Belle époque où le fonctionnement des bureaux passait avant les nécessités du négoce de timbres neufs.

Pendant que les Marocains commençaient à croire que le thé à la menthe avait toujours été leur boisson chaude, le premier janvier 1907, le bureau de poste de Gibraltar rendit la responsabilité des bureaux au Maroc au Great Post Office de Londres.

Comme pour la surprenante histoire du thé par Grataloup, Richard Garcia signale son admiration pour Miss Margaret Creswell dont l'efficacité permit à un petit bureau colonial de gérer la vitrine postale britannique au Maroc malgré la concurrence de l'Espagne, de la France, puis de l'Allemagne.

Une postière à connaître.

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God! Déjà dix heures, l'heure de mon thé matinal au miel !

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